“La rupture”, une œuvre unique dans le cinéma français

“La rupture”, une œuvre unique dans le cinéma français

« Je ne fais en général des films que sur le cul car c’est pour moi très politique. Les sexualités comme l’art sont des éléments que les pouvoirs craignent énormément. L’amour est un lieu de liberté et de révolution permanente et raconter des histoires d’amour différentes, cela a pour moi toujours un lien fondamental avec la politique » déclare Philippe Barassat au journaliste de Komitid (https://www.komitid.fr/2020/04/22/la-rupture-un-film-inedit-de-philippe-barassat-tourne-en-deux-versions-lune-hetero-lautre-homo/).

D’abord qui est  Philippe Barassat ?

Ce quinquagénaire  est d’abord LE réalisateur de l’amour fou. Ce briseur de tabous en tous genres s’est fait connaître au début des années 2000 en sortant sa compilation de courts métrages Folle de Rachid de transit sur Mars, des films entre fantasmes sensuels et rêverie kitsch qui, selon Les Inrocks, ont ouvert « une nouvelle voie dans le cinéma français, à mi-chemin entre le kitsch déglingué et le réalisme psychologique ».

Dans cette compilation se distingue Mon copain Rachid, le récit désopilant et tendre d’un petit blanc chétif qui voue un culte au membre viril de son copain maghrébin, un petit bijou qui a valu plusieurs fois l’auteur d’être accusé -à tort- de pédophilie par l’extrême droite française. L’univers barré de Barassat s’est développé avec Le nécrophile, diffusé sur Arte en 2004, racontant une histoire d’amour entre une petite fille et un vieil homme nécrophile et nécrophage, puis avec l’extraordinaire Indésirables, un film en noir et blanc sur la prostitution et l’assistanat sexuel d’handicapés qui, lors de sa sortie en 2015, en a secoué plus d’un dans le milieu bien-pensant du petit cinéma bourgeois bien parisien. La même année, Philippe se distingue aussi comme comédien. C’est d’abord la voix off des films de Valérie Donzelli, une voix unique capable de vous embarquer et de vous envoûter comme celle d’un conteur africain…

Puis on a découvert son corps dès 2015, d’abord dans La promenade du diable de Brigitte Sy et Béatrice de Staël où il joue le rôle d’un psychiatre, puis dans Le chanteur de Rémi Lange où son rôle du client du prostitué nous a offert  “une  scène jubilatoire”  (PINKTV.FR),  la scène de passe la plus hilarante jamais tournée” (vodkaster.com).

En 2019, il apparaît furtivement dans L’œuf dure de Rémi Lange, jouant son propre rôle.

Le 22 avril 2020, il est revenu sur le devant de la scène en tant que réalisateur en offrant gratuitement sur YouTube deux versions de sa même œuvre La rupture (1h37), l’une homo, l’autre hétéro, une première dans l’histoire du cinéma. « Cela m’amusait de voir si le fait de raconter une histoire d’amour entre deux femmes d’un côté et un couple « traditionnel » de l’autre changeait vraiment les choses » explique-t-il sur Komitid (https://www.komitid.fr/2020/04/22/la-rupture-un-film-inedit-de-philippe-barassat-tourne-en-deux-versions-lune-hetero-lautre-homo/).

Dans un style formel qui change radicalement de ses autres films, Philippe Barassat nous raconte l’histoire d’une jeune femme, Marie-Louise, la vingtaine, qui quitte Jean, un.e écrivain.e bien plus âgé.e qu’elle, incarné.e selon les versions par les extraordinaires Jean-Christophe Bouvet et Béatrice de Staël. La différence d’âge, déjà traitée dans Le nécrophile réapparaît dans ce film, mais ce n’est pas le sujet qui préoccupe désormais Philippe Barassat.

Il s’agit ici plutôt d’un marivaudage moderne destiné à nous faire réfléchir sur la perte de l’être aimé. Mais l’émotion est aussi au rendez-vous : on sera tour à tour ébloui, amusé et ému aux larmes par ces dialogues ciselés à la Sacha Guitry et cette histoire somme toute universelle.

Le sexe et la sexualité des protagonistes changent-ils quelque chose à cette rupture amoureuse ? Selon le réalisateur, il n’en n’est rien : « en fait, après y avoir réfléchi, curieusement, cela ne tient pas au genre, au fait que le couple soit hétéro ou gay. » (Komitid). 

A vous de vous faire votre propre comparaison en visionnant les deux versions…

Notons que le visionnage des deux films est aussi l’occasion de mettre en lumière la puissance du jeu du comédien : il nous montre comment un acteur ou une actrice peut s’approprier un rôle, le modeler à sa sensibilité et ainsi faire pencher le texte et le film tout entier dans une tonalité que l’auteur ne pouvait imaginer en écrivant son scénario.

Une version de La rupture pourra paraître fantaisiste, l’autre vous semblera plus dramatique, plus froide peut-être. Jean serait soit un être ambivalent, jouant entre le sarcasme et l’émotion pure, soit un être vulnérable, meurtri…

Au niveau formel, l’aspect « théâtre filmé » du film (surtout de la longue première scène) pourra en rebuter certains… qui le trouveront également trop « bavard ». D’abord ce côté « théâtre filmé » est entièrement justifié par les mots et les situations des personnages… Jean reproche au comportement de Marie-Louise de n’être que du théâtre : « le théâtre, c’est tout vous, c’est tellement vous, votre sens de la scène. » La jeune femme lui répond alors : « vous m’accusez de théâtre alors que ce que vous dites en est du plus mauvais. »

Un dialogue qui fait écho aux mots fameux de Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre, – Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs.

Chacun y joue successivement les différents rôles – D’un drame en sept âges. »

Par ailleurs, la volonté d’inonder les oreilles du spectateur par un flux de paroles qui pourront sembler prétentieuses, dignes d’une pièce de théâtre pompeuse du 17ème siècle, est en fait destinée à créer subtilement un constat vitriolé des modes de vie d’une certaine bourgeoisie intello, celle qui se délecte d’effusions verbales très littéraires, mettant forcément à distance le langage ordinaire du peuple…

Pour finir, saluons le premier grand rôle au cinéma de la très belle Alka Balbir, une chanteuse déjantée – elle a notamment travaillé avec Benjamin Biolay et Philippe Katerine– qui a écumé les seconds rôles dans des films d’auteur comme Gaz de France de Benoît Forgeard ou Ouvert la nuit d’Edouard Baer.

Avec une mélodie des mots qui évoque celle de l’excellente actrice Brigitte Bardot, sa prestation remarquable ne peut que nous faire fondre. Vous l’avez compris, on se saurait trop vous recommander de prendre le temps de goûter à cette expérience unique proposée par Philippe Barassat, de savourer cette œuvre multiforme empreinte de poésie, totalement libre (le film se termine d’ailleurs par la formidable chanson d’Elisa Point « Libre »), une œuvre qui nous apprend à épouser calmement le parti-pris d’un auteur, aussi radical soit-il.

Jacques Cardiffe

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